Entrevue avec
André-Philippe Côté

Le Solei1
Extra Lundi 26 février 2001
Rencontre
André-Philippe Côté
L'artiste derrière Baptiste
Voisard, Anne-Marie
Sillery



©Copyright André-Philippe Côté Journal Le Soleil

Au Petit Fribourg

Événement Fribourg

Artistes présents


Qui est André-Philippe Côté? Si on juge l'homme à ses oeuvres, lecteurs, ne lisez pas ce texte. Tournez plutôt la page. Trois choix s'offrent à vous.

Restez dans l'Extra si le coeur vous en dit, et allez voir Baptiste! Le philosophe qui vit dans une poubelle, au coin des divertissements. À moins que le sérieux de la. politique vous attire. En ce cas. revenez au cahier A, risquez un oeil sur la caricature qui figure à droite de l'éditorial.  Mais le

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sérieux n'est jamais garanti pour autant. Pas certain non plus que la politique sera nécessairement au rendez-vous. C'est pareil à la une duSOLEIL, où André-Philippe Côté traque jour après jour l'actualité, aussi bien que les travers de notre société.
Mais encore. Qui est-iI, cet artiste qu'on voit toujours penché sur sa table à dessin? Arrivé tôt le matin au journal, "entre 7 h 30 et 8 h", avant tout le monde. D'où vient-il? Quelle est sa vie, à part ce qu'il nous en dévoile avec son crayon? Sa discrétion donne envie d'en savoir plus. Et, pour notre bonheur, Il a accepté de se prêter au jeu de l'entrevue. Avec une certaine hésitation. au départ, doit-on dire. À se. demande, nous devions nous rencontrer dans un restaurant. Mais où réserver, le midi, quand notre tête est connue et qu'on souhaite passer inaperçu? C'est ce qui fait que finalement, avec pizza et demi-bouteIlle de rouge, on s'est improvisé un dîner sans cérémonie, chez lui.

La mer en ville
La maison! Quelle maison! Un pur endroit de rêve, pour qui préfère les choses patinées par le temps au stainless du bungalow de banlieue. La.campagne en ville! Mieux, la mer. Devant la maison, au bout du terrain,passent les glaces sur le fleuve. Le jour de notre entretien, ciel bleu, soleil éblouissant, la marée baissait. Ça se voyait aux amas brillants en mouvement vers l'est. "Pas besoin de thermomètre pour savoir quel temps il fait", dit l'hôte. La vapeur qui monte du Saint-Laurent, plein d'autres petits signes. tel le vent qui agite plus ou moIns fortement les branches des arbres, tout ça suffit amplement pour un oeil averti.
Nous sommes à Sillery, dans l'antre du créateur et de sa conjointe Mira Falardeau. Rien ici n'évoque le caractère bourgeois. parvenu, souvent associé à l'endroit. La porte s'ouvre. C'est Marianne, la fille du couple et benjamine de la famille, qui entre et traverse la cuisine comme une flèche,bottes aux pieds sur le plancher de bois verni. Le papa est au-dessus de ces considérations. Et sans doute aussi la maman qui s'est éclipsée aussitôt après les présentations. Quelqu'un à rencontrer ? Un cours au cégep à donner? Elle n'est plus là. L'auto non plus.
Le vin aidant, les réponses couleront avec plus d'aisance. André-Philippe Côté est né à Québec, rue Lavigueur, pas très loin de l'ancien SOLEIL, où son père, Roger, a travaillé, pendant 47 ou 48 ans. comme typographe. "Ça faisait partie de notre environnement.. L'année de ses quatre ans,déménagement à Sainte-Foy, la ville d'Andrée Boucher, près de la Suète.  « Il y avait des champs, des vaches. Nous sommes en 1960. Le caricaturiste-bédéiste a un frère, plus jeune, et cinq soeurs. Il a donc grandi, dit-il, dans une maison de femmes. Deux d'entre elles ont occupé des emplois au journal, dont Carole, qui y est toujours, après bientôt 30 ans.  Suffit de passer au service de la paye pour la croiser. Heureusement qu'elle s'y trouve. Ça permet de confronter nos perceptions avec ce qu'elle connaît de son cadet.
Le dessin et les livres
Discret? Oui. "Réservé. Assez indépendant. Il a toujours fait ses affaires lui-mêrne. Par exemple. quand il a décidé de partir. pour habiter en appartement avec un copain d'école. » Ce départ, André-Philippe Côté en parle aussi, bien qu'avec moins de détails. Commencent "les années d'apprentissage", après un cours secondaire traversé, selon ses propres paroles. de peine et de misère. C'était l'époque des grandes réformes, des polyvalentes et des profs aux cheveux longs. « Il y avait des trous dans le filet; je passais discrètement entre les mailles, dit-il avant d'ajouter: « J'avais un seul intérêt dans la vie, devenir dessinateur. »  Carole peut en témoigner. "Les murs de sa chambre étaient couverts de ses dessins," Elle se souvient d'un portrait d'écrivain particulièrement réussi.  S'agissait-il de Baudelaire? Elle pense que oui. Probablement qu'elle a raison. Au domicile d'André-Philippe Côté, quand nous sommes retournés pour les photos et que nous avons fait le tour du propriétaire, il a tiré de l'une des bibliothèques du salon Le spleen de Paris. "Un de mes livres préférés, J'ai lu ça, ado.  Mais pas dans l'édition qu'il tient dans sa main.  Celle-là, de taille minuscule appartenait au père de Mira, le sociologue Jean-Charles Falardeau, qui fut l'un des artisans de la Révolution tranquille.  Au temps de la Grande Noirceur, Baudelaire était frappé d'interdit. D'où ces ouvrages de très petit format que les étudiants d'alors se passaient sous le manteau.
Des livres, il y en a dans toutes les pièces et recoins de cette maison que Mira a dénichée voilà plus d'un quart de siècle. Sur une table, Le génie du christianisme, de Chateaubriand, dans une édition qui date de 1838. C'est fabuleux.
Je ne garde rien
"Je ne suis pas attaché aux objets. Je ne garde rien", avoue André-Philippe qui a l'habitude de s'approvisionner dans les bibliothèques. Et pour cause. Le succès s'est longtemps fait attendre. L'argent aussi.  Ce n'est pas avec un emploi occasionnel de concierge à I'Université Laval qu'un lecteur boulimique de Freud, Jung, Lacan, en plus des poètes, peut se rassasier.  "Concierge la nuit. Solitaire, j'aimais ce travail." Suivaient les prestationsdu chômage. "Très généreuses. Je voyais ça comme une subvention aux études  »  Jusqu'à ce que l'aide sociale prenne le relais. Puis, à partir de 1984, les contrats, dont l'un à Crayons de SOLEIL, pour un cours de BD sous forme de bande dessinée.  « C'est là que ça a commencé.Modestement.  De mieux en mieux. »  En 1987, il obtient son premier emploi permanent, comme illustrateur, à Safarir.

À cette mêrne époque, André-Philippe est entré dans la vie de Mira Falardeau et de ses trois enfants, Antoine, Aude et Alexandre, maintenant âgés de 26, 23 et 20 ans et tous encore aux études. Antoine, en droit, à McGill. Aude, en pharmacie. Alexandre. en philosophie, les deux à l'Université de Montréal.  Interrogée sur ses projets d'avenir, Marianne, 12 ans, qui s'affaire à démonter sa calculatrice pour mieux la réparer, dit
qu'elle penche du côté des sciences.  Pourquoi pas le dessin comme son père ou sa mère, laquelle a fait paraître récemment chez Soulières La mercière assassinée, d'après Anne Hébert, amie de ses parents, qu'elle a connue en France dès sa tendre enfance?

"Ce sont des gens qui avaient beaucoup voyagé", observe André-Philippe. Et qui savaient raconter.  Guita, la mère de Mira, ne se faisait pas prier pour le faire. Dans un café parisien arrive un client qui s'installe avec sa guitare. Qui est-ce? Leonard Cohen. "Un monde que je connaissais à travers les livres, dit le bédéiste-caricaturiste. Et je tombe dedans."

La carrière de Baptiste
Entre-temps, Baptiste, notre Diogène des temps modernes, avait vu le jour sur un coin de table durant un party de la Saint-Jean. Six albums plus tard, c'est lui qui nous revient dans l'Extra, avec ses réflexions qui gardent leur à-propos. L'automne dernier, on a pu le voir en dessins animés, des clips de 30 secondes, intercalés au Québec ce soir de Radio-Canada. Avec Interstation, le producteur, « des jeunes mordus d'informatique », André-Philippe a entrepris de créer de nouveaux scénarios. Les dessins prennent forme, parallèlement aux jeux de Bali, une nouveauté présentée le samedi dans LE SOLEIL. C'est Mira qui s'est occupée du concept et gère ce projet. André-Philippe réalise les dessins au plomb. Marc Forest les refait à l'encre.
Baptiste a donc une vie qui s'étire dans le temps. De la. même façon,notamment, Victor et Rivière , un hommage à Verlaine et à Rimbaud, paru chez Soulières en 1998, qui a valu à son créateur le prix Album québécois de l'année. À côté de ça, la caricature, c'est l'éphémère. À refaire chaque jour. «Dès que je m'éveille. je commence.» La recherche des idées. Une pensée en entraîne une autre, souvent par association. Cette gymnastique de l'esprit, quand tout peut encore changer, est le moment préféré d'André-PhIlippe Côté.

Anne-Marie Voisard

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